Je ne sais pas pourquoi, cette année-là, je suis parti en colonie de vacances. Je soupçonne mes parents d’en avoir discuté entre eux et d’avoir décidé qu’à douze ans, je devais franchir un cap ; Disons acquérir de l’autonomie, ou quelque chose dans ce genre-là.
C’est vrai que, depuis ma plus tendre enfance, je suis toujours resté avec ma grand-mère en vacances. Ma grand-mère m’a toujours offert ses bras. Je pense que c’est elle qui m’a enveloppé, accueilli, dorloté à ma naissance, dans ses bras doux et chauds.
Je partais donc toutes les années en vacances, à Nice, chez mes grands-parents depuis que le monde était né et je pensais que ce serait toujours comme ça. La mer, ma grand-mère, les bras.
Mais ça, c’était l’enfance et il fallait bien grandir.
J’imagine mes parents avec ma grand-mère, soupesant le pour et le contre puis décidant que je devais sortir du giron protecteur de la famille pour découvrir « autre chose ».
La destination fut définie. Ce fut Saint Paul sur Ubaye. Cela me fut révélé à la veille de la St Jean.
Ce soir-là, avant de dévaler le versant du sommeil, le nom de St Paul sonna à mes oreilles et me rappela l’épopée de Saul, les lettres aux Corinthiens, enfin, les textes ingurgités bon an, mal an, aux cours de catéchisme. « Ubaye » me fit penser à la « baye », l’eau, de l’eau à profusion. J’imaginais, avant de sombrer moi-même, un pèlerin nageant dans la mer et buvant des tonnes d’eau. Le rêve m’emporta. Puis, les jours passèrent. Le départ approcha.
Comme préparation au grand saut, j’assistais d’abord à l’élaboration du trousseau. L’application que ma mère mit à coudre des étiquettes sur mes vêtements me piqua du certaine crainte. Houlà, ça avait l’air bien sérieux cette affaire. Mais, bon, j’avais douze ans et il fallait franchir le pas. Enfin, il parait.
Le jour du départ, au moment de rentrer dans le car, au démarrage de celui-ci, la crainte n’avait toujours pas disparu. Je regardais mes camarades et là j’eus une première leçon. Autour de moi, je ne percevais aucuns signaux de tendresse ou d’amour. On portait son histoire et cela ne regardait personne, apparemment.
Ha pour apprendre, j’ai appris ! Un mois passé avec les pires renégats de la vallée, ça forme. Je me suis adapté, disons. J’ai appris à lancer un ballon le plus fort possible sur un prisonnier ; à rigoler d’une blague idiote, assez fort, pour que tout le monde entende et sache bien que je suis copain avec tel gars un peu plus fort que les autres ou tel autre qui a déjà joué au foot dans une vraie équipe. Et les filles me direz-vous ? Ha, c’était encore l’époque où on ne se mélangeait pas ; trop jeune, je pense. Elles faisaient leurs jeux. Nous faisions les nôtres. C’était une affaire en suspens qu’il faudra développer plus tard.
Puis, vint le jour des parents. Le moment, en milieu de séjour, où la famille vient rendre visite à sa progéniture et la récupérer pour la journée. Les miens sont venus, oui. Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, mais ils se sont trompés de weekend. C’est ce qu’ils m’ont dit. Si bien que, le jour officiel, le vrai, celui ou l’établissement s’est vidé des enfants partis avec leur géniteur, je me retrouvais seul dans la colonie. Il était bizarre de marcher dans le silence des couloirs dépeuplés.
Je déambulais dans la cour quand il vint à moi. Il était moniteur d’un autre groupe. Je l’avais déjà vu mais je n’avais jamais eu affaire à lui auparavant. Comme j’étais seul, il me proposa une randonnée dans la montagne pour la journée.
Je ne sais pas si vous connaissez l’Ubaye. C’est une rivière qui jaillit de la montagne, rebondit de rochers en rochers, échevelée de force incontrôlée dans ses gorges de jeunesse puis qui s’étale majestueusement dans la vallée pour irriguer les champs. St Paul se trouve au pied de la montagne, là où la rivière tousse de ses dernières humeurs avant le grand plat des cultures.
Nous sommes partis, sac au dos, un peu avant 9 heures. Le chemin était encore frais et emplissait mes poumons d’énergie joyeuse. A midi, nous étions au col de Mirandol. Nous avisions déjà la vallée d’un regard, de St Paul à Barcelonnette dont nous devinions les premiers reflets au fond de l’horizon d’en bas. L’après-midi, nous sommes montés au sommet de la Tête de l’Homme. Là, au-dessus des brumes, nous dominions le monde. Nous pouvions tout avaler d’un seul coup. Je me suis rendu compte à cet instant, de l’immensité des trésors de cette nature. Des ruisseaux suintaient autour de nous. Les prairies étaient toutes ébouriffées de vie. Je me sentis à ma place ; accueilli dans l’univers. Nous étions les bergers du monde.
Ce que j’ai vécu avec ce moniteur, ce jour-là, je l’ai toujours gardé au fond de moi. La certitude de ma place d’humain au milieu de la terre. Il voulait me faire partager cela. Cet instant fait d’une fraction de seconde s’est gravé en moi, à vie.
Je rends hommage à cet homme qui m’a amené à cette vérité. Je l’en remercie chaque jour et quelquefois, encore aujourd’hui, je me réfugie au sommet de cette vallée. C’est peut-être là que je m’envolerai pour l’après et là que mes cendres s’éparpilleront.



