Nuit agitée
Nous sommes en vacances à Serre Chevalier, le dîner se termine et pendant que les plus grands finissent de débarrasser la table, je monte lire une histoire à notre fille de trois ans et à sa petite cousine Noélie. Dans la chambre je m’étends sur le lit, d’un coté Clémence se faufile sous mon bras, de l’autre Noélie s’appuie sur mon épaule. Je tourne les pages et ressens leur corps qui se détend, Clémence glisse son pouce dans la bouche, Noélie devient plus lourde sur mon épaule. Je referme le livre. « Tu la relis, me réclament-elles
- Je laisse la porte ouverte, vous verrez la lumière du couloir et vous entendrez nos voix . »
Un baiser sur chaque front et je redescends . Nous commençons une partie de cartes avec les trois ainés en évitant les éclats de voix. Après notre marche d’aujourd’hui, ce moment est sacré. Et c’est à la fin de la dernière partie, alors que nous allons nous coucher que Clémence descend l’escalier. Son visage n’a plus de couleur, pas de trace de son hâle de l’été qui transforme ses joues en abricots que j’ai envie de croquer, ses yeux s’enfoncent dans sa figure, elle fait peur « J’ai mal au ventre. »
Elle ne veut pas boire, elle souffre, son regard demande de l’aide et elle secoue la tête à toutes nos propositions. Jean Paul reste dans sa chambre pour la surveiller. Je me retrouve seule dans le lit, je voudrais être avec ma fille même si c’est plus logique de prendre du repos si je dois prendre la suite . Dormir, oui un peu dormir pour être en forme. Dormir, vouloir dormir, comment faire?Respirer lentement, profondément mais je n’ai jamais vu cette tête là à ma fille. Je me tourne dans mon lit : elle n’a pas envie de vomir, je me retourne : pas de gastro en vue. A coté Thomas remue, Mïou toussote, Alice parle dans son sommeil « Arrête de me pousser ! ». Mais mes oreilles se tendent pour savoir ce qui se passe avec Clémence. Je me lève, je ne peux plus rester seule. Jean Paul me dit qu’il se débrouille tout seul. Clémence, elle, gémit et nous regarde de ses yeux profonds. Mon angoisse prend une lourdeur extrême, le silence est envahissant, tout devient hostile « Mais qu’est-ce qu’elle a ? Il faut faire quelque chose… Appeler SOS médecin ?
- On ne va pas déranger un médecin la nuit pour une gastro, me répond la voix de la raison qu’adopte mon mari.
- Je reste avec vous, je ne sens pas bien ce qui lui arrive. »
Je m’assois sur une chaise dure,inconfortable . Le souffle régulier de Noélie me rend insupportable les plaintes de Clémence. Je me rapproche du lit, me mets à genoux, touche son front, tout frais, son ventre, ses bras, je la caresse. « J’ai trop chaud, nous dit-elle » Jean Paul ouvre la fenêtre, la fraicheur balaye la pièce, nous réveille encore plus. Je vais voir dehors en refermant un des battants, la silhouette des montagnes se découpe familièrement dans la nuit, je les connais tous ces sommets et curieusement ils me protègent, m’entourent de leur masse noire, rassurants. Clémence va aller mieux, c’est certain. Pas un bruit. Sur la route en contrebas pas une voiture. Cette nuit est le calme absolu. J’inspire à fond cette odeur pure et vivifiante. « Quel cinéma je me fais ! »
C’est à ce moment là que Noélie s’assoit, Jean Paul prestement approche avec raison la bassine que nous avions apportée par précaution.
- Mais qu’est-ce que vous avez mangé ? Mince, mais ce sont des baies rouges ! Ah, j’ai oublié leur nom.
C’est en un éclair que nous enveloppons les deux fillettes dans une couverture, avertissons les autres que nous partons à l’hôpital de Briançon.
Trois heures du matin, la voie est libre, la voiture file, les soixante kilomètres atteignent les cent. On arrive enfin en ville. Tout dort même les boutiques derrière les rideaux et grilles abaissées. Et puis c’est le H lumineux, le H éclairé qui clignote et qui enlève une petite partie de ce poids qui m’empêche de respirer.
Ces lumières de l’hôpital, c’est le jour en pleine nuit.


